Quels maîtres zen ont popularisé l’usage du zafu ?

Quels maîtres zen ont popularisé l’usage du zafu ?

Je couds des zafus depuis plus de trente ans. Quand on parle des maîtres zen qui ont popularisé l’usage du zafu, je reviens toujours aux gestes premiers : un coussin posé, un dos redressé, une respiration qui s’approfondit. Cet article raconte comment certains maîtres ont fait du zafu un objet central de la pratique, comment leurs enseignements ont traversé les frontières, et ce que ça change pour qui s’assoit aujourd’hui. Je parle en artisan et en praticien, avec simplicité et gratitude.

Origines du zafu et premiers maîtres qui en ont diffusé l’usage

Quand je commence un zafu, tout commence par un cercle — comme la posture assise. Le zafu est ancien, ancré dans la tradition bouddhiste japonaise, mais sa place centrale dans la pratique de zazen a été façonnée au fil des siècles par des maîtres qui ont maintenu la posture assise au cœur de leur enseignement. Parmi eux, certains ont joué un rôle particulier pour transformer le coussin en symbole et en outil de la pratique partagée.

Historiquement, le siège du méditant a évolué : d’un simple tapis ou tatami à des coussins rembourrés pour soutenir le bassin et préserver l’alignement du dos. Les maîtres des écoles Soto et Rinzai ont insisté sur la posture assise comme moyen d’éveil. J’aime citer Dogen, fondateur de l’école Soto au XIIIe siècle : son insistance sur la pratique juste — shikantaza, juste s’asseoir — a préparé le terrain à l’attention portée au siège. Même si Dogen ne “popularise” pas le zafu au sens moderne, sa mise en lumière de la posture assise a légitimé, par la suite, l’usage d’accessoires favorisant une posture stable.

Au début du XXe siècle, alors que le Japon se modernisait, plusieurs maîtres ont commencé à replacer la pratique assise au cœur d’une vie quotidienne trop occupée. Ils ont encouragé la pratique des laïcs et organisé des sesshin (retraites intensives) où le zafu devenait l’outil quotidien. C’est dans ces contextes — temples, dojos, retraites — que le coussin s’est imposé comme un élément standard du kit du méditant. Pour moi, qui touche le tissu et le rembourrage, cette histoire se lit comme une chaîne de gestes : un maître fait asseoir, d’autres améliorent le confort, et le zafu trouve sa forme actuelle.

Je raconte souvent aux clients que le zafu n’est pas un gadget : c’est un prolongement du corps et de l’intention. Les maîtres qui ont insisté sur l’assise ont, sans le vouloir parfois, rendu le zafu nécessaire. Leur héritage est présent à chaque couture que je fais : une attention au centre, à la stabilité, au petit espace où le corps peut se reposer et l’esprit venir. Leur popularisation n’est pas seulement institutionnelle — elle est pratique, quotidienne, tactile.

En terminant cette section, je veux souligner que la diffusion du zafu est le fruit d’un mouvement collectif : maîtres, pratiquants, temples et maintenant artisans. Le coussin n’aurait pas la même place sans ces voix qui ont rappelé sans cesse : asseyez-vous. Reste la question suivante : qui, au XXe siècle, a porté ce geste hors du Japon? C’est là que des noms comme Kodo Sawaki et Shunryu Suzuki entrent en scène.

Kodo sawaki : le maître qui a rendu zazen accessible aux laïcs

Je me souviens d’un vieux zafu trouvé dans une maison de campagne — la toile encore solide, la bourre tassée comme si chaque pli racontait une retraite. Cette image m’évoque Kodo Sawaki (1880–1965), un maître dont la force a été de rendre zazen non seulement pour les moines mais pour les gens ordinaires. Sawaki a parcouru le Japon, enseigné dans des villages, et popularisé une pratique ferme et simple : s’asseoir régulièrement, où que l’on soit.

Sawaki est souvent décrit comme un rénovateur du zazen. Il n’aimait pas grandiloquence ni les cérémonies vides : pour lui, la pratique était une question de corps posé et de temps consacré. En ça, il a dédramatisé l’usage du zafu. Plutôt que de réserver la posture aux monastères, il l’a promue comme discipline pour les fermiers, les artisans, les citadins — des personnes qui, comme moi, travaillent avec leurs mains. Le message était clair : un coussin simple suffit si l’on est assidu.

Sur le plan matériel, Sawaki a contribué à la standardisation des pratiques de sesshin modernes. Les retraites intenses qu’il encourageait demandaient un espace où chacun puisse s’asseoir des heures durant : le zafu y a trouvé sa place pratique. Les temples qu’il a influencés ont multiplié l’usage du coussin, et ses disciples ont perpétué cette forme de pratique auprès des laïcs. Ce basculement dans l’accessibilité a eu des conséquences durables : le zafu n’était plus un luxe monastique, il devenait un outil de la vie quotidienne.

J’aime penser que Sawaki partageait avec nous, artisans, une même humilité. Il n’a pas cherché la gloire, seulement la répétition du geste. Il a montré que la posture importe autant que la sincérité de l’effort. Dans les ateliers que je visite, les zafus usés racontent ces heures de pratique simple, celles que Sawaki préconisait.

Pour les pratiquants modernes, l’héritage de Sawaki se traduit par des pratiques très concrètes : des sesshin ouverts aux laïcs, un encouragement à la régularité plutôt qu’à l’ostentation, et la valorisation d’un zafu robuste, fonctionnel. Quand je choisis la toile ou la bourre, je pense à cette voie : faire un coussin qui supporte la répétition, qui invite à revenir s’asseoir encore et encore.

En gros, Sawaki a popularisé le zafu par la répétition et l’exigence discrète : il a montré que la méditation assise appartenait à tous. Son influence s’est propagée dans les dojos et les foyers, et c’est cet esprit que je tente de transmettre à travers chaque couture.

Shunryu suzuki : l’ancrage du zafu en occident

Coudre, pour moi, c’est aussi écouter les histoires des zafus qui traversent les océans. L’un des récits les plus visibles de cette traversée est celui de Shunryu Suzuki (1904–1971). Arrivé aux États-Unis en 1959, Suzuki Roshi a fondé le San Francisco Zen Center en 1962 et ouvert Tassajara, le premier monastère zen occidental en 1967. Ces institutions ont importé la pratique assise telle qu’elle se vivait au Japon — et le zafu est devenu, par là, un objet familier dans les cercles occidentaux.

Shunryu Suzuki a enseigné avec une simplicité qui parlait aux Occidentaux : “Zen mind, beginner’s mind”. Son approche mettait l’accent sur la posture, la régularité et l’acceptation — autant de raisons pour lesquelles le zafu s’est imposé. Lorsque des pratiquants novices franchissaient la porte du San Francisco Zen Center, ils trouvaient un espace organisé autour de l’assise : bancs, tatamis, et surtout des zafus pour stabiliser le bassin. La pratique n’était plus seulement conceptuelle ; elle devenait corporelle.

L’impact est concret. Le San Francisco Zen Center a formé des générations d’enseignants occidentaux qui ont ensuite démultiplié la pratique dans les États-Unis et l’Europe. Ces enseignants emportaient avec eux la nécessité d’un siège stable — le zafu — pour des méditations longues et des sesshins. Le coussin a ainsi acquis un statut quasi universel parmi les groupes zen en Occident. Je rencontre encore aujourd’hui des zafus cousus sur le modèle de ceux utilisés à Tassajara : diamètre standard, hauteur adaptée, bourre ferme.

Une anecdote me revient : un pratiquant américain, après sa première sesshin à Tassajara, est revenu au pays et a demandé à un artisan local de lui fabriquer des zafus identiques. En quelques années, la demande pour ces coussins a explosé dans les communautés de méditation. On voit ici comment une transmission humaine, concrète, transforme un objet en standard culturel.

Shunryu Suzuki a aussi influencé la manière dont on parle du zafu : il n’est pas présenté comme un confort optionnel mais comme un support de la pratique. Son enseignement a rendu légitime pour des Occidentaux l’achat ou la confection d’un zafu pour une pratique régulière. Pour moi, artisan, c’est un héritage précieux : coudre pour des personnes venues de cultures différentes exige de respecter l’intention première — soutenir la posture, éveiller la présence.

En fin de compte, Suzuki Roshi n’a pas seulement popularisé le zafu : il a contribué à créer une culture de l’assise en Occident, où le coussin est un repère de la pratique partagée. C’est cette continuité — de l’Asie au Jura — que je garde à l’esprit quand je prépare la toile et choisis la bourre.

Deshimaru, maezumi, thich nhat hanh : diffusion, styles et adaptations contemporaines

Le zafu a voyagé dans des contextes variés, et chaque maître a apporté une couleur différente à son usage. Quand je pense à cette diffusion multiple, trois noms me viennent : Taisen Deshimaru, Taizan Maezumi, et Thich Nhat Hanh. Chacun, à sa façon, a contribué à ce que le coussin devienne familier dans des environnements culturels très différents.

Taisen Deshimaru (1914–1982) a implanté la tradition Soto au cœur de l’Europe. Arrivé en France dans les années 1960–1970, il a fondé des dojos et encouragé la pratique régulière. Sa méthode — ferme et structurée — a imposé le zafu dans de nombreux centres européens. Les dojos qu’il a créés utilisaient des zafus pour les sessions quotidiennes et pour les longues sesshin ; ces objets se sont souvent standardisés pour répondre à une pratique collective. En tant qu’artisan, j’ai vu les modèles européens porter la marque de cette influence : formes et densités choisies pour des assises longues.

Taizan Maezumi (1931–1995) a combiné Soto et Rinzai et a fondé plusieurs centres aux États-Unis. Sa transmission a été marquée par une adaptation au public occidental, et une attention portée aux enseignants laïcs. Le zafu, dans ses dojos, est devenu partie intégrante d’une pratique contemporaine mêlant rigueur et besoin d’accessibilité. Maezumi Roshi a formé des enseignants influents qui ont exporté des styles divers d’assise et, par ricochet, différentes attentes sur la forme et la fonction du coussin.

Thich Nhat Hanh (1926–2022), moine vietnamien et fondateur de Plum Village, a popularisé une pratique de pleine conscience accessible, souvent assise sur des coussins bas ou sur des chaises selon les besoins. Son approche a mis l’accent sur la douceur et l’attention au corps, ce qui a encouragé une diversité d’objets d’assise — zafus, zabutons, bancs de méditation. L’influence de Thich Nhat Hanh a fait entrer le coussin dans des pratiques de laïcs très larges : familles, écoles de pleine conscience, entreprises. C’est un apport important : il a démocratisé l’idée qu’un coussin sert à prendre soin de soi, pas seulement à atteindre l’éveil.

Ces trois voies montrent que le zafu n’est pas un objet figé. Selon les maîtres, il devient instrument de rigueur, d’adaptation ou de douceur. Pour moi, chaque type de praticien demande une attention particulière : un sesshin exige une densité ferme, une pratique quotidienne pour un citadin peut préférer un zafu plus moelleux, et des retraitants plus âgés auront besoin d’un support différent. J’ajoute souvent un zabuton (petit tapis) pour protéger les genoux et répartir la pression — un détail qui vient directement des pratiques que ces maîtres ont encouragées.

La diffusion du zafu suit les routes tracées par ces maîtres : Europe, Amérique, mouvements de pleine conscience. Ils ont transformé un support utilitaire en un objet porteur de sens. Pour moi, fabriquer un zafu aujourd’hui, c’est respecter ces héritages et adapter le coussin aux besoins contemporains — sans trahir la simplicité du geste : inviter à s’asseoir, revenir au souffle, recommencer.

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